Thierry FARGES, vice président de l’Association des AJB, est un personnage haut en couleur, passionnant, attachant, légèrement déjanté comme on adore, mais surtout, un des sauveteurs des Aérotrains et de l’Association.
Son attachement à l’histoire de l’Aérotrain en fait un fervent défenseur du travail de Jean BERTIN. Il raconte ici sa découverte et surtout sa redécouverte des prototypes, ainsi que l’histoire qui en a découlé…


Texte rédigé par Thierry FARGES, le 28 mars 2001
Il était une fois un train qui volait.
« Mai 1978. Je venais d’avoir mon permis de conduire et pour mes 18 ans mon grand-père me confia sa Renault 8 grise. Par une belle matinée de printemps, je pris la direction d’Orléans par la N20 arborant fièrement mon autocollant « 90 » sur la lunette arrière. J’étais impatient car j’avais rendez-vous avec l’Aérotrain i80.
Hélas, arrivé sur place, des personnes m’ont fait comprendre que je n’avais rien à faire ici. Cruelle déception et sur la route du retour je me jurais de revenir. Le temps passa, l’Aérotrain i80 disparut en fumée en décembre 1992 et moi, de mon côté, je rassemblai quelques documents sur Jean Bertin, un peu comme des reliques.

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Nous voici en 1999, ma chère et tendre mère me donna une cassette vidéo en me disant « c’est un petit cadeau, j’ai enregistré un documentaire sur Jean Bertin et les Aérotrains et j’ai tout de suite pensé à toi ». Je glissais le précieux film dans mon petit cartable. En le visionnant, je fus stupéfait par la richesse des documents et des témoignages. A un moment, je fis un arrêt sur image car je venais d’apercevoir en second plan une carcasse recouverte de mousse et de feuilles mortes. C’était bien lui. Je pensais réellement qu’il avait disparu dans la débâcle de l’abandon du projet Aérotrain. La carcasse que je détaillais était bien l’Aérotrain 02.
Ma camarade de travail Fabiola et moi-même priment rendez-vous rapidement avec Françoise Lambert qui était la dernière personne à rester dans les locaux des bureaux d’études de la Société Bertin & Cie.
L’atmosphère qui régnait dans ce bâtiment était très étrange : le temps s’était figé et tout était resté en place, des bureaux vides, chargés de dossiers pêle-mêle, des couloirs déserts où l’on croisait de temps en temps une armoire métallique qui, par une de ses portes entrouvertes, tentait de dévoiler quelques archives secrètes.
C’est dans un de ces bureaux que s’étaient retranchés Françoise Lambert et le chat « Moumoune ». C’était extraordinaire : les murs étaient recouverts de photos et de dessins d’Aérotrains, les étagères étaient pleines de livres, de plans, de dossiers et en plein milieu de la table trônait la maquette du i80. Quel moment merveilleux. Nous étions impressionnés par Françoise Lambert. Quelle femme exceptionnelle ; c’est elle qui nous raconta l’histoire des Aérotrains. Elle nous fit découvrir l’homme hors du commun qu’était Jean Bertin.
Je compris que Françoise et Jean Bertin étaient de la même trempe tout comme les anciens ingénieurs dont j’ai fait la connaissance par la suite. Au bout d’un quart d’heure de discussion, Françoise, Fabiola et moi étions sur la même longueur d’onde. De par ma profession, j’avais la possibilité de faire redécouvrir au grand public l’extraordinaire aventure de l’Aérotrain et faire en sorte que Jean Bertin et tous ses anciens collaborateurs retrouvent leurs lettres de noblesse. Mais Françoise nous fit comprendre que le temps était compté et qu’il fallait agir vite car elle devait libérer les locaux dans quelques jours et surtout que la Société des Amis de Jean Bertin (aujourd’hui « Les Amis de l’Ingénieur Jean Bertin ») était riche en matière grise mais très pauvre en finances.
Lorsque Françoise nous raccompagna à notre voiture, elle nous invita à faire un petit détour pour nous montrer le prototype Aérotrain 02. Tout en marchant, je repensais à mon rendez- vous manqué de cette matinée de printemps 78. Ce coup-ci j’y étais. Ces 21 ans d’attente se terminaient derrière une rangée de peupliers. L’Aérotrain était posé sur son lit de feuilles mortes recouvert de mousse ! Il avait survécu aux vandales et autres pillards d’épaves. Bien sûr, la verrière était brisée, les tableaux de bord avaient disparu, des panneaux de fuselage avaient été arrachés et le pauvre Aérotrain avait été dépossédé de ses réacteurs. Les objets ont de la mémoire, il suffit d’apprendre à les écouter et malgré ce triste spectacle, je trouvais le prototype 02 absolument fantastique.
Par la suite la Société des Amis de Jean Bertin a déménagé et s’est retrouvée dans de superbes bureaux aimablement prêtés par un mécène discret. Le 02, le Tridim et quelques dizaines de mètres cubes d’archives ont suivi.
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C’est en avril 2000 que j’ai commencé la restauration du 02. Il a fallu que je prenne des petits cours d’équilibriste, l’Aérotrain étant perché à 3 mètres sur un container.
Première opération : démonter ce qui restait de la verrière et, par la suite, reconstruire les deux tableaux de bord.
Ces travaux ont été réalisés tout à fait normalement au bureau, comme quoi, un ordinateur et des dossiers peuvent faire bon ménage avec une perceuse et un marteau. Puis arriva le grand jour du déménagement du 02. C’était en août 2000 et mes amis du MVCG (Military Vehicle Conservation Group) aujourd’hui devenu UNIVEM Paris-Ile de France qui représentent un club de véhicules militaires, m’offrirent un coin d’atelier.
Jean-Charles Bailac répondit présent pour le transport et lorsque le convoi arriva à sa destination, ce que je vis me fit chaud au cœur car tous mes vieux copains étaient là et m’attendaient devant le hangar. Durant 6 mois, dans cette vieille usine, toute cette petite équipe d’amis s’affaira autour de l’Aérotrain. Le temps était rythmé par les coups de marteau, le sifflement des perceuses et les crachements des postes à souder.
Bien sûr, il y eu des états d’âmes. Cela passait par des moments de découragement devant le problème de la reconstruction d’un morceau de fuselage disparu ou d’une fixation de réacteur à improviser, mais cela ne durait pas : un de l’équipe avait une idée géniale et nous reprenions le travail de plus belle. Tous les soirs, tous les week-end, même les vacances passèrent dans la reconstruction du 02. Il m’arrivait de travailler seul tard dans la nuit. Le chat de l’atelier venait s’asseoir sur la caisse à outils et me tenait compagnie. Lorsque la fatigue se faisait durement ressentir, je m’installais aux commandes du 02 et, tout en poussant sur la manette du réacteur, j’avais l’impression d’entendre le rugissement de ce fantastique engin. J’imaginais ce que pouvait ressentir le pilote à la vitesse de 100 mètres seconde, quelle folie ! Et c’est dans ces rêveries qu’il m’arrivait de m’endormir dans l’Aérotrain.


Le temps passait vite car il fallait que tout soit prêt pour le mois de février, date à laquelle la Société des Amis de Jean Bertin présentait les Aérotrain 01 et 02 au Salon Rétromobile et nous n’avions pas le droit de décevoir les 100 000 visiteurs annuels. Chacun y mettait tout son savoir-faire et tout son cour.
La turbine de sustentation fut retrouvée à Saran. Elle nous attendait depuis 20 ans, sagement rangée dans un container. Quant au réacteur principal manquant il fut remplacé, j’espère provisoirement, par un élément de propulseur d’hélicoptère. Je fis la connaissance d’André Cabassut qui travailla pendant 7 ans chez Bertin & Cie, et surtout sur les systèmes des silencieux des Aérotrains. Lorsque je lui ai parlé du 02 j’ai tout de suite vu une petite étincelle dans son regard. 30 ans après, André était prêt à tout recommencer.
C’est lui qui a reconstruit les parties du fuselage disparues en m’initiant à la tôlerie aviation et je peux vous dire que l’on ne devient pas « Choumak » du jour au lendemain. Les travaux de tôlerie se déroulèrent dans un petit garage du nord de Paris. Le patron était Italien, il s’appelait Victor. Il aimait la belle mécanique et avait une passion : le vieux moulin à eau de son père ; le soir, entre deux séries de coups de marteau, il nous encourageait en nous jouant de l’accordéon.
Je me souviendrai toujours de la visite de Maurice Berthelot sur le chantier du 02. Quel personnage extraordinaire, c’était l’Ingénieur en Chef du projet Aérotrain. J’avais du mal à réaliser qu’il venait me voir “moi”. Je me sentais minuscule devant cet homme qui portait allègrement ses 81 printemps. Je ressentais en lui une fantastique puissance intellectuelle et une vivacité d’esprit hors du commun. Le temps n’avait pas d’emprise sur lui ; il me narrait les Aérotrains comme au premier jour des essais. Il me parlait de Jean Bertin lorsqu’à la Libération de Paris, ils se rencontrèrent et je sentis qu’il y avait une profonde amitié entre ces deux hommes. Je n’oublierai jamais cette rencontre.

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Début février, mission accomplie pour la petite équipe. Après 1 000 heures de travail, le chantier touchait à sa fin, le 02 avait retrouvé l’éclat de son fuselage en aluminium poli. Je me souviens de la tête des gens lorsque nous étions en train de charger l’Aérotrain sur le camion pour l’emmener au Salon Rétromobile à la Porte de Versailles. Un chauffeur de bus s’arrêta et me demanda ce que c’était. Je lui répondis aussitôt “Je ne sais pas, cette chose vient d’atterrir et des petits hommes verts viennent de partir en courant”. Tout en me regardant avec de grands yeux en boule de billard, le chauffeur démarra son bus avec d’immenses points d’interrogation dans la tête.
L’exposition fut une réussite : les télévisions, les radios et surtout les visiteurs petits et grands étaient au rendez-vous. Ils venaient tous découvrir ou redécouvrir avec passion cette fantastique aventure technologique française et humaine. Tous ceux qui ont connu l’Aérotrain ne l’avaient pas oublié.
Je pense souvent à ce que me disait Antonio, mon ami d’enfance : ” dans la vie nous passons devant des portes, il faut savoir ouvrir les bonnes au bon moment “. J’ai eu la chance d’ouvrir celle qui donne sur l’histoire de la Société Bertin & Cie. J’avais rendez-vous avec l’histoire de mon époque et je n’avais pas le droit de me louper.
Des gens m’attendaient comme pour me passer le flambeau. Sans qu’ils me le disent, j’ai senti qu’ils me chargeaient d’une mission ; celle de sauver un tout petit bout de l’histoire des hommes et j’ai fait du mieux que j’ai pu … Enfin je l’espère. »




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